Rodica Paléologue, mannequin silver à Paris après 24 ans à la Bibliothèque nationale de France

Chers lecteurs, j’ai l’honneur de vous présenter un entretien passionnant avec Rodica Paléologue, réalisé par Diana-Florina Cosmin en roumain et publié sur le site Fine Society où il a connu un vif succès. J’ai l’honneur aujourd’hui de vous présenter ce témoignage en Français et je remercie Diana-Florina Cosmin d’avoir approuvé cette traduction qui était nécessaire aux lecteurs francophones.

Elle a grandi dans le Bărăgan, là où ses parents étaient déportés et malgré son statut de réfugié elle est devenue experte en langues classiques et responsable des collections de livres roumains à la Bibliothèque nationale de France. Depuis 2013 elle est mannequin silver pour les couturiers parisiens, elle est apparue dans un court-métrage Louis Vuitton avec David Bowie et … ce n’est que le début !

Un article de Diana-Florina Cosmin, traduit du roumain par Ileana Mitu et revu par Béatrice Koskas

Rodica Paléologue est ce genre de personnage sur lequel on pourrait tout aussi aisément écrire un article, un roman ou bien un scénario de film.

Elle a passé son enfance (de l’âge de 13 mois à l’âge de 14 ans) dans un village improvisé au milieu du Bărăgan, [plaine aride à l’est de la Roumanie connue pour ses hivers « sibériens » et ses étés caniculaires, N.D.L.T.] là où toute sa famille avait été déportée par les communistes. A 11 ans elle avait déjà le statut de détenu politique, mais instruite par les plus grands professeurs d’Université de l’époque. Ils partageaient son sort dans ce lieu appelé Dropia, rassemblés chacun par la force et parqués à ciel ouvert, contraints à une vie de troglodytes, pour finir par s’abriter dans des maisons en torchis, qu’ils mirent de longs mois à construire eux-mêmes.

C’est aussi là-bas, dans l’épaisse poussière du Bărăgan – dont elle a de vifs souvenirs et la nostalgie des chardons enflammés qui rebondissaient comme un feu d’artifice dans le poêle parentale – qu’elle est tombée amoureuse… de la langue latine.

« Je me suis dit que si j’arrivais un jour à toucher un domaine aussi inaccessible [que le latin N.D.L.R.] j’aurais le sentiment d’avoir attrapé la jambe de Dieu » se souvient-elle. Cette révélation ne l’a jamais quittée. Ainsi elle est bien devenue spécialiste en langues classiques et de surcroît elle comprend 9 langues étrangères des plus spéciales comme le sanskrit, le slavon et le grec ancien. Entourée comme elle a su le faire, par des livres rares et des manuscrits dans des langues que seuls une poignée d’experts à travers le monde réussissent encore à traduire, son monde d’antan est bien là.

En parlant avec Rodica, la conversation passe naturellement du court-métrage avec David Bowie aux manuscrits byzantins, des campagnes Bulgari au fait qu’elle a connu tous les directeurs, adjoints et responsables des départements du Louvre et de la Bibliothèque Nationale de France (BnF) depuis 1990 à aujourd’hui. Entre sa vie de mannequin silver et ses recherches sur le Traité du sublime du Ier siècle apr. J.-C., le thème du Sublime apparaît de façon récurrente dans ses pensées et dans ses histoires.

Elle me dit avec quelle justesse le concept de résilience de Boris Cyrulnik, développé dans Le murmure des fantômes, s’appliquerait à ses propres batailles personnelles . « La résilience est une stratégie de lutte contre le chagrin, qui nous permet d’arracher des moments de joie à la vie, malgré les fantômes qui hantent les profondeurs de notre mémoire » explique Cyrulnik.

Rodica se retrouve dans ces mots, après toutes les expériences qu’elle a connues et qui pourraient facilement représenter deux existences parallèles. Les chardons du Bărăgan et les lumières de Paris. La Bibliothèque Nationale de France et Louis Vuitton. Les manuscrits en grec byzantin et les robes cousues à la main ou sur sa propre machine à coudre Singer. La fillette de 10 ans, qui convoitait la couleur blanche dans les steppes du Bărăgan où « le blanc était impossible à conserver, à cause des tourbillons de poussière », en regard avec la dame « d’un certain âge » que le tout Paris applaudit sur les podiums.

L’un des articles les plus lus sur ce site, avec des centaines de milliers de vues et qui soulève encore des questions et des commentaires de la part de mes lecteurs, est celui concernant la vie de mes grands-parents, déportés au même endroit. Le présent article est directement lié à celui-là car Rodica Paléologue ou Rodica von Buta, son nom de scène en tant que mannequin, est la cousine germaine de ma mère. « Buta » est le nom de leur grand-mère commune, autrement dit de mon arrière-grand-mère. Cela m’a pris plus de temps que d’habitude avant de me lancer à écrire cette nouvelle histoire, car bien souvent les histoires qui nous touchent de près sont les plus difficiles à raconter…

Il s’ensuivra un long entretien, le plus long que j’ai jamais publié, mais si truffé d’informations et de petites histoires, que je vous invite à le lire tel quel, entièrement, avec tous ses détails et références. Dans le monde crayonné par Rodica il y a une telle richesse de détails fascinants, qu’une fois entrés il vous sera difficile de le quitter avant la fin du récit.

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Fine Society : Quelle est votre souvenir le plus ancien du Bărăgan ?

Rodica Paléologue : Je garde de nombreux beaux souvenirs de mon enfance. Je me souviens de Monsieur Vîșcu, l’instituteur qui m’avait avertie, à l’âge de 10 ans, que je n’avais pas à me sentir obligée de rire lorsque les autres enfants de la classe s’amusaient, lorsqu’il avait remarqué mon effort d’intégration. C’est ce qui m’a appris à oser être moi-même. Je me rappelle la renouée des oiseaux (Polygonum aviculare) pavoisant sauvagement la cour de mes grands-parents et le jeu de galipette avec mon grand-père ! Cela m’a appris à me réjouir de la nature et parfois même la convoiter. Sans jamais oublier ma famille et les chers visages des enfants qui m’entouraient.

Et je me souviens aussi de la braise ! la braise du chardon en feu. D’abord, une flamme immense, des bruits de craquements, une myriade d’étincelles. L’instant d’après, un château de braise se dresse dans le poêle de la maison.

Le chardon dont je parle est une plante issue de la famille des herbacées, il pousse tout en rondeur à une hauteur d’à peu près un mètre. A la maturité, il devient épineux et se détache de sa tige et roule dans les champs à la vitesse du vent. Si difficile à attraper ! Il est bien décrit par Panaït Istrati dans Les chardons du Bărăgan, (mais moins par l’illustration française de ce livre). J’étais la gardienne du poêle ; et en cette qualité j’avais le privilège d’y placer ce fameux chardon, un chardon tout entier que mon père avait chassé et rapporté victorieusement à la maison. Je m’emparais d’autorité de ce trophée, et, avec beaucoup d’adresse, je poussais le chardon tout recroquevillé comme un petit sapin étroit dans le poêle. Avec un geste rapide je le redressais. Il s’allumait et instamment brûlait et le temps d’une seconde il gardait ses contours ! Je ne me lassais pas de regarder cet impondérable, chaud, sublime et éphémère spectacle. Je venais de réaliser que le sublime se retrouvait partout et que j’étais libre de rêver. Autant le château de braise, que la lune étaient dorénavant à ma portée…

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Quelle a été la leçon la plus importante que vous avez tirée de cette période du domicile forcé et qui vous a servi plus tard dans la vie ?

Éprouvée par la canicule, la faim et le froid, les yeux rivés vers la lune, la tête dans les étoiles, la boue jusqu’aux genoux, l’enfant que j’étais allait tout droit sur son chemin. Je pense que la privation m’a aidée à relativiser mes souffrances successives. L’influence des grands hommes que furent mes professeurs fut probablement décisive. Le niveau d’éducation était excellent à Dropia.

Un fait marquant : j’ai eu la chance de pouvoir me créer une certaine ouverture linguistique. Là-bas, j’ai appris la langue tzigane. Dans les années 1960 nous étions « délivrés » et sommés de « déguerpir » car le village allait être démoli. Mais certains d’entre nous n’avaient pas où aller, car les maisons accordées aux réfugiés que nous étions dans le Banat étaient attribuées, et il n’était pas question de retrouver notre Bucovine natale, qui appartenait désormais à l’Union Soviétique. Les rescapés devaient donc, faute d’autre chose, se rebâtir une maison, cette fois-ci dans le village d’à côté.

C’est dans ce laps de temps que j’ai connu l’arrivée par délocalisation forcée des tziganes ostracisés de la banlieue dite de Ouatu de Bucarest (l’écrivain Eugen Barbu en parle dans son roman Groapa). On les avait installés au bout de la rue, dans une grande maison qui venait d’être quittée : la maison aux abricots blancs. En apprenant la langue tzigane par le jeu des circonstances, j’ai pu plus tard aborder plus facilement le sanskrit. Il se trouve qu’un jour lorsque j’étais seule à la maison après les classes, une tzigane âgée est venue frapper à la porte de l’enclos pour me prier de lui écrire une lettre destinée à sa famille. J’ai accepté, lui ai demandé ce qu’elle voulait dire et à qui, puis je me suis mise à écrire.

A la relecture de la lettre, les yeux en larmes, elle me demanda ce qu’elle me devait, tout en précisant qu’elle espérait que je lui écrive d’autres lettres. Ma réponse spontanée a été « Rien » mais, comme elle insistait, j’ai compris que son désir de me récompenser était sincère. En la regardant audacieusement, je lui ai dit : « La langue tzigane, je souhaiterais que vous m’appreniez un peu la langue tzigane ». J’ai commencé par apprendre les numéraux cardinaux et j’ai continué avec le lexique et la conversation. Ce trésor linguistique m’a aidé à comprendre les morphèmes indo-européens, un savoir bien salutaire pour la compréhension des cours de linguistique historique et comparative lorsque j’étais étudiante à la Faculté de langues classiques.

Les tziganes proviennent historiquement de la région du Pendjabi en Inde et pour cette raison la langue romani – la langue tzigane – est proche du sanskrit et découle du tronc commun des langues indo-européennes. Cet investissement secret de mon enfance m’a servi aussi pour la constitution d’un fonds homogène du roumain, dans ses différents aspects, à la Bibliothèque Nationale de France. Ces événements de mon enfance notamment m’ont offert un certain confort intellectuel tout le long de ma vie.

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Vous êtes devenue visible publiquement en tant que mannequin senior mais votre vraie vocation étaient les langues classiques auxquelles vous avez consacré votre vie. Quel a été le point de départ ?

L’entrée à la Faculté de Langues Classiques était très difficile à cette époque. Il y avait 14 candidats pour une place et le numerus clausus était limité à 20 places. Pour m’éviter l’échec, ma mère m’avait prié de m’inscrire en Russe où il n’y avait que 6 personnes par place. Malgré l’immense reconnaissance que je portais à ma mère, je n’ai pas cédé à ce conseil… Cela dit, ma mère s’était débrouillée seule parmi les étrangers à partir de l’âge de 14 ans, lorsque, interne au Lycée de Czernowitz, admise avant l’âge en tant qu’enfant précoce, elle a dû obligatoirement chercher refuge avec son école de la Bucovine au Banat, à l’insu de ses parents, suite à la cession de la Bucovine à l’Union soviétique (1946). La Roumanie n’était devenue communiste qu’en 1948, avec l’abdication du roi Michel. Elle ne les a revus que 18 ans plus tard, âgée de 26 ans, lorsqu’elle a demandé et quand-même reçu le visa pour aller à l’enterrement de sa mère en Bucovine, qui maintenant, depuis le chute du communisme, se trouve en… Ukraine.

Le latin était pour moi une vieille passion que j’avais découverte vers mes 10-11 ans alors que j’habitais encore au Bărăgan. Je me tenais devant cette petite maison si bien entretenue par mes parents, qui avaient planté un jardin de fleurs blanches. On y trouvait des reines de la nuit – fleurs préférées de ma mère – et des giroflées – fleurs préférées de mon père. J’adore les deux espèces, ainsi que les lys et les callas, arrivés plus tard. Cette préférence pour le blanc me poursuit qu’il s’agisse des vêtements, des parures, de la décoration, de la sculpture ou de la peinture. Cette fascination remonte sûrement aux soudains tourbillons de poussière du Bărăgan qui nous empêchaient de garder nos habits propres.

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A ce propos, je me souviens d’une conversation que j’avais eue, sur le pas de la porte, avec Geta, une adolescente de 17 ans qui avait commandé à ma mère – que la vie avait muée en grande couturière ! – une jupe… blanche ! (On peut voir que le phénomène n’était pas singulier !)

Cette demoiselle n’était autre que le futur médecin Georgeta Tărăcilă, la sœur aînée de Doru Ioan Tărăcilă, mon camarade de classe –à la maternelle et à l’école primaire – à Dropia, grand avocat devenu, à la chute du régime en 1989, Ministre de l’Intérieur et sénateur. Nous vivions certainement une période de dégel par rapport à l’extermination politique et la jeune fille avait eu le droit (inespéré !) et le mérite (incontestable !) de passer et de réussir le concours d’entrée au lycée. Je voulais savoir quelle était la différence entre l’école primaire que je fréquentais et le lycée où elle allait. Et voici sa réponse intelligente : le latin. Et c’est comment, le latin ? et elle m’a répondu : laudo, laudare, laudavi, laudatum.

Je suis tombée amoureuse instantanément de la langue latine, en me disant dans mon for intérieur que si jamais j’arrivais à atteindre un domaine aussi inaccessible, ce serait comme si j’avais attrapé la jambe de Dieu.

J’ai réussi mon examen d’entrée à la Faculté de latin, et parmi les premiers.

A la fin de mes études (1975), j’ai choisi un sujet lié au sublime : Le concept de tension spirituelle et de pathos dans le Traité du Sublime du Pseudo-Longin (Anonymus), Ier siècle apr. J.-C. Arrivée en France j’ai fait deux ans de DEA – Diplôme d’études approfondies – à la Sorbonne au sein de la Faculté des lettres grecques, sur le conseil de Monsieur Jacques Bompaire, recteur de la Sorbonne à l’époque, qui avait lui-même écrit une étude sur ce traité en 1974-1975, en même temps que moi.

Une fois arrivée à Paris, apatride et réfugiée politique, je l’ai aussitôt cherché, car nous étions tous les deux préoccupés par l’épineux problème de l’intégralité de ce manuscrit. Je m’explique : tout une tradition philologique trouvait le traité incomplet. On considérait depuis cinq siècles que, des deux aspects du sublime : hypsos et pathos, seul le sujet de l’hypsos avait été traité, et il était convenable de penser que le sujet du pathos avait été traité dans un deuxième ouvrage, supposément perdu. Pendant mes conversations avec Jacques Bompaire j’ai compris avec stupéfaction que chacun de nous avait prouvé séparément (mais concomitamment) que seules 5-6 lignes manquaient de ce célèbre et controversé Traité. Monsieur Bompaire en était arrivé à cette conclusion en utilisant les méthodes de la philologie et de la papyrologie, tandis que moi, enfermée dans ma Roumanie natale, disposant d’une bibliographie limitée, sans accès direct aux incomplètes copies, dont une à Paris et l’autre à Londres, j’avais utilisé la singulière méthode de… l’épistémologie génétique. Je l’avais approchée en consultant assidûment à la Bibliothèque pédagogique de Bucarest les quelques livres français qui nous arrivaient de la Bibliothèque Nationale de Paris par le biais des échanges internationaux. Je vous avouerais donc une vie d’étudiante assez austère en vous disant que j’ignorais à l’époque s’il y avait des discothèques en Roumanie (plus tard j’ai compris qu’il y en avait !), mais qu’en revanche je connaissais toutes les bibliothèques de recherche de Bucarest, et elles étaient pléthore : il s’y ajoutait celle de mon Université, et puis la Bibliothèque Centrale Universitaire, la Bibliothèque de l’Académie Roumaine…

Comment êtes-vous arrivée à votre première carrière : Responsable des collections en langue roumaine à la Bibliothèque Nationale de France ?

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Après trois années (1990-1992) de travail intensif et pionnier en tant que rédacteur des notices pour la base Joconde au Musée du Louvre, j’ai commencé ma carrière en tant que Responsable d’acquisitions en latin, grec ancien, Byzance et sciences auxiliaires de l’histoire à la bien nouvelle et très grande bibliothèque (EPBNF). Par la suite, pendant 24 ans j’ai été Chargée de collection en roumain, ainsi qu’en italien sur les 5 dernières années, à la BnF. Mon travail consistait en la sélection des livres qui entrent dans les fonds de la BnF, que ce soit par donation, par échange ou par acquisition. S’ajoutait un travail de traduction, de recherche, de relation avec les éditeurs et les fournisseurs et de valorisation par le biais des expositions et des bibliographies.

La BnF est une bibliothèque de recherche mais aussi de conservation du patrimoine, c’est pourquoi la sélection des titres est très exigeante. Au fil des années, nous avons aussi acheté des films, puis ce fut l’acquisition de divers produits audiovisuels destinés à être consultés en ligne. La production éditoriale roumaine est très variée et relativement vaste. Hormis la littérature, nous retenons les œuvres à résonance internationale mais je ne me privais pas de donner leur chance à des livres plus spécialisés, comme par exemple un ouvrage qui traitait de la supposée écriture (pas encore suffisamment attestée) des Daces.

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L’acquisition d’un livre pour le fonds patrimonial de la BnF requiert un long processus d’information. J’ai quelques journaux à ma disposition – des journaux auxquels j’ai moi-même abonné la bibliothèque : România literară, Luceafărul, Contrapunct, Viața românească, România liberă, Adevărul. J’ai aussi cultivé la présence de productions sur les minorités nationales ou dans les langues de ces minorités nationales : hébraïque, allemande, hongroise, aroumaine, tzigane. J’ai eu la joie de constater que certains chercheurs venaient de loin pour les étudier et je me rappelle une lectrice qui venait d’Israël et qui s’intéressait à la langue des Roms en général et de ceux de Roumanie en particulier.

J’avais l’honneur également de prendre en charge l’initiative et l’organisation des expositions commémoratives que la BnF consacra à Cioran, Ionesco ou Eliade, entre autres… accompagnées des bibliographies les concernant. Autant pour les auteurs italiens… Ou encore les Belles Etrangères – Le best off de la littérature étrangère – une action de promotion des écrivains étrangers lancée par le Centre National du livre à l’occasion du Salon du Livre à Paris. Jusqu’à présent, la Roumanie a été l’invitée d’honneur à deux reprises : en 2005 et en 2013.

L’arrière-grand-père de mon fils Victor, V. G. Paleolog avait vécu 20 ans à Paris et s’était lié d’amitié avec Erik Satie, Guillaume Apollinaire, Jurgis Baltrusaitis, et Constantin Brâncuși particulièrement, pour qui il a par ailleurs écrit le premier texte critique. J’ai voulu continuer humblement ce lien familial entre la France et la Roumanie et j’ai réussi, après trois ans et demi de tentatives à envoyer 60 ordinateurs, des scanners et des imprimantes professionnelles à la Bibliothèque départementale d’Oradea. Par la suite, j’ai réussi à envoyer, après six ans et demi de persévérance, 5 600 livres à la Bibliothèque des Arts „Constantin Brâncuși” et à la Bibliothèque départementale de Târgu-Jiu. Cette initiative a abouti grâce aux autres conservateurs, et est l’œuvre de tous mes collègues. C’était un exploit en soi, car en effet, les donations ne sont pas prévues dans les statuts de la BnF : c’est une bibliothèque de patrimoine et jamais aucune publication n’en sort, même surannée.

La France vous a-t-elle réellement adoptée ? Est-elle devenue votre « chez vous » ?

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Je suis venue en France avant la chute du régime communiste, le 14 août 1989, en tant qu’apatride. Le renoncement à la citoyenneté roumaine était une condition sine qua non pour obtenir le fameux talon rouge, le gage du départ. A mon arrivée j’ai été mise sous la protection de la France, avec un statut de réfugié politique. Sur mon nouveau passeport marron, contrairement à celui des citoyens français qui était vert, il y avait marqué Apatride. J’avais le droit de circuler librement dans tous les pays du monde, sauf en Roumanie : Tous pays, sauf la Roumanie. Sans la nationalité roumaine, mais naturalisée française, cela fait donc presque 30 ans que je vis et travaille ainsi en France.

Pendant mes deux premières semaines, j’ai eu du mal à accepter la ville de Paris dépeuplée, caractéristique du mois d’août parisien. J’étais arrivée le 14 août au soir, en conséquence je n’ai vu Paris que le 15, un jour férié [l’Assomption, N.D.L.T.]. La ville était complètement déserte et les volets des magasins étaient fermés en plein jour. Je suis allée ce jour-là à la cathédrale Notre Dame et j’ai écouté la messe célébrée par le cardinal Lustiger.

Sans vouloir blesser mes chers concitoyens et amis, au début j’avais trouvé que certains étaient un tantinet conservateurs et moins émancipés que les roumains. Tout le monde s’habillait de la même façon, avec une excessive préférence pour le gris, le noir et éventuellement, le bleu marine. Ce n’est que bien plus tard que j’ai appris à déchiffrer les codes vestimentaires en fonction de la catégorie sociale ou professionnelle, et du lieu de domicile. Les personnes les plus « originales » – cheveux verts, chaussures à plate-forme et j’en passe – viendraient de la banlieue.

Les Français sont cartésiens, sans pour autant connaître nécessairement Descartes. C’est la langue en elle-même qui les aide à avoir une précision dans leur manière de s’exprimer. Ne le prenez pas pour une qualification simpliste ou réductrice, mais le français est une langue très précise et codifiée qui reste difficile à apprendre.

Un moment clé a été le jour où j’ai voulu acheter une baguette chaude – dont je ne connaissais pas encore le nom ! Confuse, je me suis dépêchée de montrer du doigt l’objet de mon désir tout en disant quelque chose dans le style : “du …pain !”. Au lieu de la baguette, je me suis retrouvée avec un pain de la taille d’une roue de vélo, avec une croûte épaisse et impossible à trancher !

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En revanche, mon français écrit était meilleur que la moyenne ! Ce qui m’a valu, après deux mois de mise à l’épreuve, un honorable poste au Musée du Louvre, pour le projet Joconde, une des premières bases de données culturelles de grande ampleur. Celui de rédacteur pour le Département des arts graphiques. Je travaillais sur des photocopies format in folio tirées d’après un inventaire d’une exceptionnelle précision datant du XIXe siècle. Mais le format de la notice étant limité à 76 caractères, on devait la synthétiser et la raccourcir. Cela nous menait à regarder parfois l’original car les planches étaient très riches. Une chance de tenir entre mes petites mains des dessins de Raphaël ou de Léonard de Vinci ! Un privilège dont même les spécialistes attitrés de ces génies ne bénéficieraient qu’une seule fois dans leur vie. Mais depuis la mise en ligne de la base Joconde, deux photographies accompagnant la description, la vie de nos chercheurs est devenue moins dramatique.

Je suis arrivée en France au moment de la célébration du bicentenaire de la Révolution française de 1789. A cette occasion fut lancé le projet de construction d’une grande bibliothèque nationale qui inclue l’ancienne mais accessible et ouverte à tous.  J’avais bien envie de participer à ce grand projet ! Toujours au Louvre, mais deux ans et 8 entretiens plus tard, j’ai réussi : j’avais été recrutée en tant que Responsable d’acquisitions pour la constitution des fonds en libre-accès dans les domaines des langue et littérature latines et grecques anciennes, sciences auxiliaires de l’histoire (épigraphie, paléographie, héraldique, généalogie, codicologie et papyrologie) et Byzance (histoire et littérature).

J’offrais l’avantage d’avoir accès à 9 langues et j’avais appris l’archivistique et la paléographie durant mon travail de responsable des archives historiques à l’Évêché d’Arad. A cette époque, j’avais découvert les manuscrits illuministes de Transylvanie, sur lesquels j’ai écrit, ainsi que d’autres documents importants pour l’histoire mouvementée de ces régions.

Ayant eu l’honneur de porter ces responsabilités, j’ose croire que la France m’ait adoptée, ne serait-ce qu’intellectuellement. Après quatre ans consacrés aux collections en accès libre (10 000 livres commandés), en 1995 on m’a proposé d’être Responsable pour le latin, le grec ancien et l’art antique. J’ai refusé cette proposition prestigieuse et conséquente, et j’ai demandé le domaine roumain que je trouvais malmené depuis les années 1940, par manque de spécialistes attitrés, bien que toujours respecté par des consciencieux conservateurs de la prestigieuse ancienne Bibliothèque du Roy.

J’étais déjà en France lors la révolution de 1989 en Roumanie et, bien que dépourvue de la nationalité roumaine, mon plus grand souhait était d’exprimer mon indignation à l’égard de cette image réductionniste de la Roumanie à l’étranger : on ne parlait que d’enfants abandonnés, tziganes, chiens errants. C’était le sujet préféré des journalistes à l’époque. La Roumanie ne méritait pas ce traitement. La décision de ma vie était prise : j’allais sacrifier ma passion pour le latin et j’allais essayer d’améliorer l’image de la Roumanie comme je le pouvais. Néanmoins, j’ai continué mes recherches et publications dans le domaine des lettres classiques (Sacra Parallela, Amartolon sotiria…)

En 2011 la BnF m’a également proposé le domaine italien (littérature et langue, dialectes inclus) et je n’ai pas refusé. J’ai continué à faire des acquisitions dans les deux domaines, à m’occuper des échanges internationaux et des donations, à faire des expositions commémoratives des écrivains roumains en alternance avec Dante, Boccace, Tabucchi, tout en rédigeant leurs bien somptueuses bibliographies.

Votre passion pour la mode a toujours existé : Comment a-t-elle pris la forme d’une carrière en tant que modèle senior ?

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Cette passion a en effet toujours existé. J’ai formé mon goût au goulag, là où les gens étaient bien habillés, même s’ils ne disposaient parfois que d’une seule tenue, mais chic et de bonne qualité. Limités pour les bagages, ignorant la durée de leur voyage (trois jours enfermés dans des wagons à bestiaux) et leur destination, ils n’avaient emporté que leur meilleur.

C’est ma mère qui a, en quelque sorte, inventé ma coiffure : pour m’éviter d’avoir les cheveux dans les yeux, elle a séparé une grosse mèche sur le devant de la tête et l’a tordue et fixée sous forme de boucle. Je me suis vue grâce à cette unique photographie de moi jeune enfant. Car vous savez que les appareils photos furent interdits là-bas. Cela s’est passé à l’improviste, et en catimini, derrière la maison. Je m’étais fort drastiquement opposée à me laisser photographier. Des lourdes larmes sincères m’avaient fait gonfler les yeux, car je me sentais humiliée. En vain mes parents essayaient de me rassurer que rien ne se verrait sur la photo ! Je leur répondais que « je » le savais ! Effectivement, bien que je sois fort contente de détenir aujourd’hui ce document photo, une certaine pièce vestimentaire indispensable à ma dignité manquait, mise à sécher…

Au début ma mère concevait mes robes, ensuite je voulus les dessiner moi-même et elle continuait à me les confectionner, jusqu’à ce que j’apprenne moi-même à coudre. Durant l’année scolaire de mes 13-14 ans, après les classes, ainsi que pendant les vacances (je n’ai vu la mer qu’à l’âge de 20 ans), je devenais son apprentie. Car j’aimais aider mes parents aussi bien dans les travaux des champs, que dans la couture. Je remercie la vie de m’avoir dotée d’une telle réceptivité. Car cela m’a servi de rempart au cours ma vie toujours besogneuse. Mais encore parce que le travail manuel et son aboutissement me donnent un sentiment de liberté et de grand apaisement.

Pendant de longues années je me suis cousu moi-même, et à la main, la plupart de mes habits. Ma maman avait une machine à coudre Ringschiff et moi, plus tard, une Singer, dont je me suis vite séparée, dans l’espoir de me débarrasser de cette habitude et me dégager du temps. Mais cela n’aura servi à rien : je couds toujours, mais à la main !

Comment je suis passée du statut d’amateur de mode à celui de modèle ?

J’étais sur le point d’entrer dans une exposition au cours d’une visite de protocole, lorsqu’un jeune homme m’interpelle : « Ça fait un an que je cherche votre tête ! ». J’ai eu le temps de prendre sa carte de visite, et je suis partie incognito et je me suis mise à réfléchir. Je venais de rencontrer le directeur artistique de chez Emmanuelle Khanh qui m’avait instamment choisie pour sa nouvelle campagne publicitaire (question de kairos !). Deux semaines après, je lui ai envoyé un sms et c’est ainsi que tout a commencé. Par la suite, une agence m’a contactée et j’ai continué dans ce domaine. Des photos de moi sont parues dans Grazia France et Grazia Italie, et au journal du soir sur TF1. On m’a ouvert l’accès à la rubrique Société au Huffington Post où j’ai pu raconter dans un billet comment j’étais devenue mannequin senior. Les hasards ont fait que, peu à peu, je me transforme d’une personne invisible en une autre, bien visible.

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Puis, les choses se sont déroulées rapidement : comment sont arrivés les défilés après que le directeur artistique vous eut découverte ?

Ma première présentation « amateur » remonte à 1987 ! J’avais participé à un défilé d’histoire de la mode organisé à travers ses propres collections, par le musée de la ville de Bucarest. Ça se passait au Palais Stirbey où je travaillais en tant que muséographe. Je portais une robe bleue magnifique de 1840 mais je n’osais regarder ni la robe, ni la salle, ni l’objectif de l’appareil photo. Mon premier vrai défilé se passait en 2014, pour Ken Okada.

En réalité, après avoir réalisé la campagne publicitaire pour les lunettes Emmanuelle Khanh je me suis fait inscrire dans plusieurs agences de mannequins. J’ai réalisé des campagnes publicitaires par leur intermédiaire mais les propositions pour les défilés de mode me sont parvenues directement. En plus j’ai commencé à être invitée à des défilés ce qui m’offre de la visibilité dans ce monde. Le deuxième défilé majeur a été en 2015. D’autres s’ensuivirent. Ce 26 janvier 2017 je viens de défiler pour la maison Menouba, dans le cadre du Fashion world oriental show qui s’est tenu dans les salons de l’Hôtel George V. J’ai suivi cette proposition spontanée, bien que je fusse censée porter sa robe en ma seule qualité d’invitée d’honneur.

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Quelle expérience vous a le plus marquée dans votre nouvelle posture, celle de mannequin silver ?

Une histoire m’a profondément marqué. J’étais déjà mannequin confirmée, lorsque je suis allée à l’agence « Parallèle » au bras d’une demoiselle fort belle et pleine de caractère, afin de l’inscrire. Je parle discrètement au directeur, et je l’entends me dire en chuchotant : « C’est plutôt vous que nous prendrions ». C’est ainsi que plus tard il m’a envoyée à un casting pour Louis Vuitton, que j’ai réussi. Il s’agit d’un court-métrage appelé « Invitation au voyage 2. A Venise ». Le tournage a eu lieu en juin 2013 à Venise, le metteur en scène était Romain Gavras, avec la musique et la participation effective de David Bowie, et Arizona Muse.

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Le tournage s’est déroulé sur 4 jours, dans le palais Zenobio, à Venise. Je portais une robe bleue-gris du XVIIe siècle brodée de diablotins, et mon rôle – parmi les 120 personnes qui participaient (des mannequins, des acteurs, et des danseurs) – était de réaliser la séquence du Rire. Je portais un masque noir, qui dévoilait juste mes yeux et la coiffure. Arizona Muse m’a demandé si ça ne me faisait pas mal de porter ce masque et je me suis rendu compte que j’étais toute rouge car allergique au plastique. Je la remercie de m’avoir posé la question, car, une fois avertie, j’ai vite trouvé le remède (la poudre de talc).

Le vénéré David Bowie ne bougeait pas de sa place et, devant tout ce beau monde, j’ai réalisé trois fois, comme de coutume, la séquence du rire : lors de la deuxième, le directeur du plateau se mit à rire à haute voix, pour qu’à la fin tout le plateau commence à applaudir.

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La proposition d’un rôle à contre-emploi m’a également beaucoup surprise. Je me trouvais un soir à l’Espace culturel Vuitton pour les rendez-vous philosophiques sous le thème « Je suis l’autre ». Antoine Scalese – qui y travaillait à l’époque – avait écrit un scénario pour moi et il souhaitait que je l’interprète. Je me suis laissée convaincre. Ainsi est né en 2014 « La leçon de violon ». Récemment je suis allée à Rome avec une agence pour le tournage d’une publicité pour un nouveau parfum Bulgari… dans un Palais !

Rodica Von Buta dans « La leçon de violon »

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Comment votre vie a-t-elle changé depuis que vous êtes devenue model ?

C’est surtout le mental qui a changé. J’essaye de cultiver l’esprit du beau et du sublime aussi bien dans ma façon d’agir que dans ma faculté d’écoute, ma réception. Je me tiens prête pour tout défi intellectuel, déplacement ou prise de décision. J’essaie d’être efficiente et m’impose plus de discipline. Ma vie est réglée telle une horloge bien huilée. Chronométrée entre les horaires du travail à respecter, mes propres initiatives de recherche qui m’y retenaient encore plus longtemps, mes obligations personnelles et celles liées à ma nouvelle carrière professionnelle menée en parallèle, j’ai dû vivre le temps multiplié par trois, quatre… !

Mon agenda est bien tenu à jour mais les surprises doivent aussi trouver leur place.

J’ai appris à gérer le succès ainsi que son absence, et globalement, j’ai gagné en autonomie. Et, chose inattendue, je suis en train d’acquérir un plus d’authenticité. C’est grâce aux autres que j’apprends à me connaître moi-même. C’est grâce aux images et aux émotions que je représente, que je suis devenue plus naturelle. Cette expérience m’a rapprochée à moi-même et aux autres. Je suis positive, je l’ai toujours été, mais je pense être devenue plus cool. J’ai rajouté un cran au chapitre estime de soi, peut-être celui-là même qui me manquait.

Dans ce contexte, je me suis inventée un style vestimentaire simple mais qui peut facilement devenir sophistiqué ! Une robe trois trous c’est-à-dire une robe sans manches, non décolletée, de préférence noire ou blanche à laquelle j’ajoute un pull pour aller au bureau ou au cinéma, une veste pour les réunions ou pour des événements plus solennels ou bien un boléro ou un manteau léger pour les cocktails et les vernissages. Je garde le manteau à l’opéra, mais je l’enlève au souper, vers minuit, ce qui me permet d’apparaître ainsi en robe du soir !

Quelle différence voyez-vous entre la manière de percevoir l’âge chez les Français et chez les Roumains ?

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La jeunesse de partout est présumée dynamique, entreprenante et pleine de ressources, symbole d’un certain esprit entrepreneurial et garant du succès. Sinon, je me demande si les Roumains veulent promouvoir les jeunes comme une sorte de revanche sur la génération qui détenait le pouvoir avant.

En France les choses semblent commencer à changer. Le déplacement de la limite d’âge pour le statut de senior, l’amélioration de la condition physique des retraités et leur niveau de vie plus élevé (une conséquence des salaires perçus pendant leurs « années de gloire » 1980-1990) que celui des jeunes, tout cela présente un grand intérêt pour l’économie. Les seniors sont valorisés car ils sont la cible de la promotion massive de produits de valeur sûre comme les soins esthétiques, les activités pour garder la forme physique, les voyages, les clubs de détente et toutes les demandes liées aux souhaits et aux hobbies de cette génération libérée. C’est une catégorie qui a besoin de ces services et qui dispose du potentiel nécessaire, physiquement et financièrement.

A propos de l’âge, j’ai lu quelque part, « Jusqu’à 40 ans une belle femme, après, une belle âme ».

Pour ma part, tout en vous recommandant de garder à l’esprit l’idée de devenir sans cesse une meilleure âme, je peux constater que cette limite est actuellement passée de 40 ans à 60 ans.

Ce nouveau type de respect intergénérationnel pourrait s’étendre à toute l’Europe. Un changement des mœurs est vraisemblablement en route. Trois mannequins principaux d’un certain âge étaient mis en avant au Salon de la Haute coiffure française organisée par L’Oréal en septembre 2016 à Paris (où la Roumanie était bien représentée) et, des trois, une d’elles occupait même le podium central.

Photographies : Archive Personnelle de Rodica Paléologue

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